Est-il bienvenu de promouvoir le bien-être au travail dans un contexte économique parfois difficile ? Face à la pression sur la productivité, l’emploi, les changements incessants… Peut-on sérieusement parler de « bien-être au travail » ? Quel bénéfice pourraient en tirer le management, l’entreprise ? En tant que salarié, y a-t-il un risque à répondre à cette « injonction de bien-être » ?

Des définitions du bien-être, celle de l’OMS fait toujours référence aujourd’hui. La santé est liée à un état de « bien-être physique, social, économique et psychologique ». Nous savons tous que si la santé physique est relativement objective, le bien-être économique est plus complexe à appréhender. C’est le fameux « paradoxe de l’abondance »[1] qui nous montre les limites de l’analyse économique. Le bien-être matériel est à la fois une réalité mesurable et une perception subjective de nos besoins, de notre satisfaction et de nos éternelles frustrations.  Par ailleurs, notre représentation du bien-être possède une dimension historique, liée à l’évolution des conditions de travail, et, dans un passé plus lointain, ancrée dans nos racines culturelles et religieuses. Enfin, au plan psychosocial, derrière la mode du « bien-être », il y a l’équilibre entre « l’être » et « l’avoir ». La quête actuelle de bien-être est à la fois le signe du mal être social, mais aussi de notre changement de paradigme. Nous basculons lentement d’une société matérialiste tirée par la croissance et la consommation, vers une « société durable », plus ouverte à « l’être » et donc, au « bien-être ».

Et au travail ?

Le « well being at work » plus naturel dans la culture anglo-saxonne devient un outil de marketing interne et de management de plus en plus répandu. Beaucoup de grandes entreprises proposent leur semaine « qualité de vie au travail » ou « bien-être », ou dans l’année, des cours de yoga, de tai-chi, voire de méditation, entre midi et deux. Certaines vont jusqu’à inscrire le « well being » au cœur de leur programme stratégique.

L’étymologie contestée du mot travail trepalium renverrait à la torture et à la souffrance. Nous sommes donc loin du bien-être ! C’était dur de travailler et de gagner son pain sur terre… C’est en tout cas ce qu’ont entendu nos aïeux. Nous oublions souvent le chemin extraordinaire parcouru depuis en matière de conditions de travail. Parler de bien-être, au travail peut donc raisonner dans notre inconscient comme un « non sens ». Le « fun », le plaisir, voire la « qualité de vie au travail » sont des valeurs qui ne parlent essentiellement qu’aux nouvelles générations. Mais, quel que soit notre âge, si nous sommes malmenés par le travail, ou sans travail, nous savons qu’il sera plus difficile évidemment d’y trouver du bien-être. Partout où la pression s’accroît et/ou l’emploi est menacé, il pourrait paraître mal venu d’afficher une telle volonté. Dans la hiérarchie de nos besoins, le bien-être nécessite en effet que notre sécurité et que notre « territoire » au travail soient préservés, avant d’espérer aller vers un état supérieur de conscience et de sérénité, synonymes de bien-être.

Mais quel que soit le contexte économique ou de l’entreprise, plus ou moins sécurisant, le bien-être n’est-il pas aussi une philosophie et un état d’esprit ?

Dans ses tournées européennes, le chirurgien et thérapeute Thierry Jansen racontait que la France était le seul pays d’Europe où on lui disait « bon courage » en partant ! Oui nous sommes souvent pessimistes. C’est le signe que notre cartésianisme allié au matérialisme ne laissent que trop peu de place à notre bien-être et plus simplement à notre « être », à nos ressentis, à nos émotions… Mais, soyons optimistes et positifs (!), cet équilibre et cet état d’esprit « bien-être » se cultivent. C’est un des grands bénéfices de l’intelligence émotionnelle que de faciliter la gestion et le dépassement de ses frustrations, pour développer son bien-être.

Nous savons aussi que du bien-être personnel découle le bien-être relationnel. Si je suis bien avec moi, la communication sera naturellement plus positive et les relations plus constructives. Le bien-être renforce la coopération. En retour, le bien-être psychologique dépend fortement de la qualité des relations et de ce qu’elles produisent sur soi, au plan émotionnel ou en matière de reconnaissance.

Le bien-être au travail est à l’évidence le facteur numéro un de motivation, donc de performance de toute personne et tout collectif au travail. Comment avons-nous pu l’oublier ? 

N’est-il pas un brin naïf ou utopique d’imaginer qu’une entreprise, comme par exemple google très en avance sur la question, développe le bien-être au travail, pour une autre raison qu’augmenter sa productivité et ses résultats ? La plupart des organisations syndicales en France reprochent à la philosophie well being at work, d’être un simple leurre pour se donner bonne conscience, sans pour autant s’attaquer à l’essentiel, les conditions de travail et de salaire. Le bien-être serait le nouvel « opiacé patronal » qui ferait tout accepter à un salarié ou un manager.

Peut-être serait-il intéressant d’apporter une dose de réalisme et de pragmatisme à cette opinion. Premièrement, « faire du profit à moindre coût » demeurera, sans doute encore longtemps l’axe principal de toute bonne gestion d’entreprise, dans un système capitaliste. Tout est encore et toujours question d’équilibre entre l’économique et « l’écologie humaine ». Donc si une entreprise développe une démarche de well being et que ses résultats s’en ressentent positivement, je ne peux dire que tant mieux ! C’est le jeu, dans le monde d’aujourd’hui. Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y a pas d’alternatives à plus long terme pour des entreprises « libérées » et socialement plus « responsables ».

Par ailleurs, développer son bien-être personnel nécessite un travail sur soi, par exemple la gestion de ses émotions, dont on connaît l’impact sur le bien-être corporel et la santé. Ce travail ne nous « endort pas »… Au contraire, si c’est un levier antistress, c’est aussi un facteur important d’éveil et de montée en conscience. C’est ce bien-être là qui est au centre de la maîtrise de soi et du leadership personnel.

Au plan social, cet « état d’esprit bien-être » n’exclut en aucune façon la protection de soi, la défense de son intégrité, voire au plan collectif la lutte sociale, si l’organisation est inadaptée voire « mal traitante ». Etre bien avec soi veut dire conserver ses équilibres émotionnels et du sens pour, si cela s’avère nécessaire, inciter sa propre entreprise à mieux préserver le facteur humain.

En conclusion, il est aujourd’hui vital d’impulser l’état d’esprit bien-être dans les organisations, particulièrement partout où la peur et la morosité s’installent. C’est un moyen de préserver nos équilibres, de nous affirmer plus sereinement et de mieux vivre les nombreux changements auxquels nous sommes tous confrontés.

C’est une condition sine qua non de ce que l’on peut espérer d’une « performance durable ».

Par Pierre-Marie Burgat

Psychologue, auteur de Manager avec l’intelligence émotionnelle aux éditions Dunod

[1] D’après les économistes, une hausse du PIB ne se traduit pas nécessairement par une hausse du niveau de bien-être ressenti par les individus. Nous savons que c’est vrai aussi (mais à ne pas répéter à votre RH) pour les hausses de salaire !

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