De nombreux chefs d’entreprise refusent d’admettre qu’ils sont victimes du stress. Pourtant, les effets néfastes et pathologiques du stress ne les épargnent pas, il convient donc qu’ils s’efforcent de développer des compétences pour le gérer.

Maintes fois j’ai été surpris de l’attitude d’entrepreneurs que je rencontrais alors qu’ils souhaitaient mettre en place dans leur entreprise des actions de lutte contre le stress. Ils m’expliquaient avec force détails les contraintes auxquelles étaient exposés leurs salariés pour maintenir de hauts niveaux de performance dans un environnement en pleine mutation et parfois même en situation de crise. J’appréciais bien sûr leur préoccupation à prévenir le mal-être que représente le stress pour leurs équipes mais aussi pour la performance de l’entreprise. Mais, lorsque je m’aventurais à leur demander si eux aussi pouvaient être concernés par le stress, ils exprimaient la plupart du temps de l’étonnement. Ils jugeaient à l’évidence mon interrogation incongrue ! Cette attitude de déni de nombreux dirigeants vis-à-vis de leur propre stress est une réalité inquiétante. Elle s’explique par leur sentiment qu’être stressé traduirait un état de faiblesse et pourrait remettre en cause leur légitimité à entreprendre et à diriger. En un mot, le stress n’est pas acceptable pour eux, et le mythe du superman reste très vivace.

Pourtant nous savons, au travers de plusieurs études, que le stress les concerne tout autant que leurs salariés, même s’il peut prendre des formes bien différentes dans ses causes, ses manifestations et ses conséquences. Sont particulièrement concernés les dirigeants de petites et moyennes entreprises, plus que ceux de grands groupes, tout comme les managers de proximité encadrant de petites équipes sont plus victimes de stress que les cadres dirigeants. Les effets néfastes et pathologiques du stress n’épargnent donc pas les entrepreneurs et les chefs d’entreprise. Ils se manifestent par l’apparition de maladies cardiovasculaires (hypertension artérielle, infarctus du myocarde ou AVC) ou le développement de maladies psychiques (dépression, épuisement et burn-out), qui peuvent mener jusqu’au suicide. Pour eux aussi, comme le soulignent tous les grands rapports internationaux (de l’OMS à l’OCDE), le stress est devenu le premier problème de santé au travail.

Facteurs de risque et facteurs de protection

On aurait tort de penser que la charge de travail est le seul facteur de stress auquel sont confrontés les entrepreneurs. Bien sûr, les longues heures de travail et la quantité de tâches à réaliser dans une journée représentent à l’évidence un risque majeur d’épuisement. Mais l’impact sur la vie personnelle, tout aussi inquiétant, ne peut être sous-estimé. L’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, revendication de plus en plus forte et légitime des salariés, s’avère être aussi un enjeu majeur pour la santé des entrepreneurs. Le développement des nouvelles technologies (dont on ne saurait nier l’intérêt à faciliter le travail des individus) a fait aussi apparaître des conséquences néfastes, brisant la séparation nette et souhaitable entre l’univers du travail et celui de la vie privée. La « déconnexion » n’existe plus, et les spécialistes du cerveau savent bien que la charge cognitive qui s’ensuit est considérable et dommageable. L’invasion des mails est une constatation banale et, parmi toutes les catégories socioprofessionnelles, les entrepreneurs et les dirigeants en sont les plus grandes victimes.

Une autre source majeure de stress est liée à l’incertitude dans laquelle se trouve l’entrepreneur. La visibilité de son activité est de plus en plus réduite et la possibilité de prévoir fortement diminuée. Les chercheurs en psychologie ont bien montré que cette absence de prévisibilité augmente considérablement l’anxiété. Face à l’inconnu, l’être humain développe une réaction de stress quasi animale, car la situation est potentiellement menaçante et dangereuse. En outre, dans de nombreux cas, le risque de faire un mauvais choix lorsque des décisions sont à prendre est une véritable source de stress. Comme quelques autres professions (les aiguilleurs du ciel et les chirurgiens réanimateurs, pour ne citer qu’eux), les entrepreneurs sont donc confrontés au risque de conséquences graves que pourrait entraîner une erreur de leur part. Et il faut souligner que, dans la culture française, ce facteur de stress est accru du fait que l’échec est toujours vécu négativement.

« Homo homini lupus est » (« l’homme est un loup pour l’homme »), disait Plaute. Les contacts qu’entretient l’entrepreneur avec ses semblables peuvent aussi s’avérer une source non négligeable de stress. Les relations avec les clients, les fournisseurs, les collaborateurs, les partenaires sociaux peuvent prendre parfois des formes conflictuelles, et le dialogue social peut devenir éprouvant. À l’inverse, la solitude de l’entrepreneur a aussi été soulignée comme facteur de stress. Il ne s’agit certes pas d’un isolement social, l’entrepreneur étant au contraire dans un environnement relationnel riche, mais du sentiment de devoir faire face seul aux difficultés qu’il peut rencontrer, sans réelle possibilité de les partager. Le manque de soutien ou de support social fragilise toujours un individu face au stress.

L’environnement de travail d’un entrepreneur ne comporte pas que des facteurs de risque. Il est aussi composé de nombreux facteurs de protection qui vont donc réduire son stress.

Il faut néanmoins souligner que l’environnement de travail d’un entrepreneur ne comporte pas que des facteurs de risque. Il est aussi composé de nombreux facteurs de protection, qui vont donc réduire son stress. En premier lieu, sans doute, le sens qu’il donne à sa mission, alors que, dans le monde du travail d’aujourd’hui, nombre de salariés se plaignent de l’absence de signification des tâches qu’ils doivent effectuer, et parfois même de leur monotonie, voire de leur inutilité. Les marges de manœuvre d’un entrepreneur, même si elles ne sont pas infinies au vu des contraintes environnementales, lui laissent malgré tout beaucoup de latitude décisionnelle. Le stress du dirigeant est donc souvent plus « agi » que « subi » et, scientifiquement, on sait bien que cette différence est fondamentale en termes de danger pour la santé. Enfin, l’entrepreneur bénéficie globalement dans notre société d’une image valorisante. Cette reconnaissance sociale et le sentiment positif qu’il en retire l’aident à supporter les charges de son activité.

Il faut aussi souligner les rapports très particuliers qu’entretiennent les entrepreneurs, dirigeants et cadres supérieurs vis-à-vis du stress. Leur perception du stress est plutôt positive, alors qu’elle est majoritairement négative chez les autres catégories de travailleurs. Le stress est pour eux synonyme de challenge et de dynamisme. Ils ont en partie raison, mais ils sous-estiment l’autre visage du stress, celui du danger qu’il peut représenter pour la santé. Ce double aspect est bien mis en évidence dans les études conduites sur les liens entre stress et performance, d’une part, et entre stress et maladie, d’autre part. D’ailleurs, le premier grand rapport de la Commission européenne sur le stress au travail, publié dans les années 1990, était sous-titré « piment de la vie ou baiser de la mort ». Beaucoup trop de responsables se « nourrissent » de stress. Leur appétence à la stimulation est grande et, hélas, peut devenir véritablement addictive. Les études ont montré que certains traits de personnalité, plus fréquemment rencontrés chez les entrepreneurs et dirigeants, traduisent en fait une dépendance à l’adrénaline, l’une des principales hormones du stress. La lutte contre le temps (être toujours pressé et impatient, faire tout vite et mener plusieurs activités en même temps) ainsi que les attitudes permanentes de compétition, les émotions d’agacement et d’hostilité envers les autres et l’hyperactivité, voire le « workaholisme », caractérisent un fonctionnement comportemental dit de type A. Sans surprise, on constate que chez ces personnes en hyperstress le risque d’accident cardiovasculaire ou de burn-out est multiplié par trois ou quatre.

La gestion du stress

Confronté à de nombreuses situations de stress, l’entrepreneur peut être comparé à un navigateur sur un océan agité. Le risque de chavirer est grand et il doit en être conscient afin de savoir s’en prémunir. Pour poursuivre cette comparaison, disons qu’à défaut de pouvoir toujours agir sur la hauteur des vagues, il a la possibilité d’accroître son habileté à piloter son embarcation. Et, de la même façon, quand la réduction des sources de stress n’est pas possible ou reste très limitée, il devient important de développer des compétences personnelles pour gérer le stress.

Nos connaissances scientifiques sur le stress nous permettent d’identifier des stratégies très précises et efficaces pour le réduire. Le stress est en effet une réaction à la fois du corps et du psychisme qui se déclenche chaque fois que nous sommes confrontés à une situation difficile ou menaçante. Sous l’effet de la sécrétion d’hormones notre organisme se transforme : le cœur et la respiration s’accélèrent, les muscles se contractent et toute notre physiologie se modifie. Dans notre cerveau les émotions sont exacerbées, essentiellement celles de peur et de colère. Cet état de stress est à l’origine utile pour accroître nos capacités physiques et mentales et nous mobiliser pour faire face à la cause du stress. Lorsque cette réaction de stress est trop forte, trop répétitive ou trop chronique, le stress perd sa fonction d’adaptation pour devenir un risque pour notre santé. On constate donc que c’est la mise en état de stress (tant au niveau physique que mental), autant si ce n’est plus que les situations de stress que nous affrontons, qui pose problème. Le principe même de la gestion du stress part de ce constat et va consister à savoir contrôler cet état.

Le contrôle de la réaction physique de stress repose sur de nombreuses techniques.

Le contrôle de la réaction physique de stress repose sur de nombreuses techniques. À cet égard, la pratique régulière de la relaxation représente l’un des axes essentiels de la gestion du stress. Il existe de nombreuses formes de relaxation dont l’efficacité a été bien démontrée, reposant sur des éléments communs : le contrôle de la respiration, la détente des muscles. Savoir mettre au repos son corps régulièrement tout au long de la journée et même, en allant plus loin, s’engager dans des moments de pause ou de méditation (dite de « pleine conscience ») protège des effets néfastes du stress.

Sur le plan psychologique, le développement d’attitudes mentales efficaces est un objectif important. Savoir raisonner « sainement » dans une situation de stress (dédramatiser, prendre du recul, relativiser, etc.) permet d’affronter des situations difficiles sans être déstabilisé. L’entraînement mental d’un dirigeant ressemble beaucoup à celui des sportifs de haut niveau. Ceux-ci savent bien qu’en compétition, autant sinon plus que la technique, c’est le mental qui sera déterminant.

Dans l’organisation de sa vie, l’entrepreneur doit protéger sa vie personnelle, il doit refuser le surinvestissement professionnel. Les grandes enquêtes européennes sur le sujet indiquent que les Français se situent dans le peloton de tête de ceux qui accordent au travail le plus d’importance dans leur vie, loin devant les Allemands, les Britanniques ou les Scandinaves. Et cette caractéristique touche encore plus les responsables d’entreprise. Tout comme un banquier conseillerait à son client de ne pas mettre tous ses capitaux dans le même placement mais de diversifier ses investissements financiers, l’entrepreneur doit aussi diversifier ses « investissements » émotionnels et ne pas tout placer dans le travail. Avoir un hobby, d’autres centres d’intérêt dans sa vie est un grand facteur de protection vis-à-vis du stress professionnel. Les analyses psychologiques réalisées sur des cas de personnes ayant présenté un état de burn-out ou s’étant suicidées au travail montrent qu’il s’agit le plus souvent d’individus trop impliqués dans leur travail.

En complément de notre habileté à mieux contrôler notre corps et notre mental, il est aussi possible d’augmenter notre résistance au stress. Une bonne hygiène de vie est à cet égard indispensable. Les faux amis du stress, ceux qui donnent l’illusion d’aider à y faire face, doivent être éliminés (le tabac, les substances psychostimulantes) ou fortement réduits (l’alcool, le café). Une alimentation saine ainsi qu’un sommeil de qualité sont à préserver. L’activité physique régulière, à défaut de la pratique d’un sport, favorise aussi la résistance au stress.

Une compétence entrepreneuriale

Ces compétences à gérer le stress, dans le domaine physique ou mental, deviennent une priorité à acquérir pour un entrepreneur. Comme toute compétence, elles s’acquièrent progressivement. D’ailleurs, dans certains pays plus en avance que nous dans la lutte contre le stress professionnel (ceux d’Europe du Nord ou le Canada, par exemple), ces compétences sont enseignées dans des écoles de management et au sein des entreprises à leurs dirigeants. Car, au-delà des enjeux concernant leur propre santé, les entrepreneurs doivent prendre conscience qu’il s’agit aussi d’enjeux de performance pour eux-mêmes et leurs équipes. Peut-on sérieusement imaginer qu’un dirigeant très stressé puisse conduire efficacement son entreprise et ne pas être à son tour une source de stress pour ses collaborateurs ?

Peut-on sérieusement imaginer qu’un dirigeant très stressé puisse conduire efficacement son entreprise et ne pas être à son tour une source de stress pour ses collaborateurs ?

De nombreuses fois consulté par des entrepreneurs et dirigeants qui ne souhaitaient plus « vivre dans le stress », et après les avoir aidés à acquérir ces compétences à gérer le stress, je les ai entendus me dire que, dans leur vie professionnelle, il leur avait fallu apprendre beaucoup de choses pour devenir de plus en plus compétents, faire face aux challenges de leur quotidien et s’adapter à tous les changements. Et de me citer, selon les cas, le perfectionnement dans une langue étrangère ou dans des techniques commerciales, la maîtrise des nouvelles technologies de l’informatique ou du numérique, et bien d’autres choses encore. En me confiant : « Finalement, la chose la plus importante que j’ai apprise, et la plus utile, c’est de savoir mieux gérer le stress. »

 

Dr Patrick Légeron

Article paru dans la revue Constructif n° 47 de juin 2017

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