La santé mentale, parent pauvre de la santé

La santé mentale, parent pauvre de la santé

Dans le monde, mais aussi en France, l’attention portée à la santé mentale, de même que les moyens mis en œuvre, sont insuffisants au vu du nombre de personnes souffrant de troubles mentaux et de leur progression croissante. Il en est de même dans le monde du travail, alors que la crise de la Covid-19 a vu augmenter les souffrances psychologiques.

La Journée mondiale de la santé mentale, célébrée chaque année le 10 octobre, sous l’égide de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), a pour objectif de sensibiliser aux problèmes de santé mentale dans le monde. Cette sensibilisation est d’autant plus nécessaire que la santé mentale est l’un des domaines les plus négligés de la santé publique.

La santé mentale dans le monde

L’ampleur des troubles mentaux à travers le monde est considérable.

L’OMS estime que près d’un milliard de personnes souffrent d’un trouble mental et qu’une personne sur quatre présentera un trouble mental au cours de sa vie.

25% de ces troubles mentaux sont des pathologies graves (schizophrénie, psychoses diverses, troubles bipolaires). Les « troubles mentaux courants », plus fréquents mais source aussi de grande souffrance et de nombreux handicaps, sont principalement représentés par les troubles anxieux, touchant 14% de la population du monde, ainsi que les troubles dépressifs (7% de la population), sans doute les plus invalidants. En 2030, la dépression sera la maladie la plus répandue dans le monde, dépassant les maladies cardiovasculaires. Au cours de la dernière décennie, les troubles anxieux et dépressifs ont augmenté de 15 à 20%.

Plus de 700 000 personnes meurent par suicide chaque année dans le monde, soit une personne toutes les 40 secondes. C’est un énorme problème de santé publique et l’une des principales causes de décès dans le monde, bien plus par exemple que le paludisme, le cancer du sein, la guerre ou les homicides. Trois millions de personnes meurent aussi chaque année des conséquences de l’usage nocif de l’alcool. De surcroît, des milliards de personnes dans le monde sont actuellement touchées par la pandémie de Covid-19 qui, elle aussi, a des répercussions importantes sur la santé mentale.

Les souffrances morales, auprès desquelles pâlissent les douleurs physiques, excitent cependant moins de pitié, parce qu’on ne les voit point.

Le Colonel Chabert, Honoré de Balzac

Pourtant, relativement peu de personnes dans le monde bénéficient de services de santé mentale de bonne qualité. Dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, plus de 75 % des personnes atteintes de troubles mentaux, neurologiques ou dus à l’usage de substances psychoactives ne sont pas soignées du tout. Déjà limité avant la pandémie, l’accès à des soins de santé mentale de bonne qualité et financièrement abordables, surtout dans les situations d’urgence humanitaire et les zones de conflits, a été encore réduit par la pandémie de Covid-19.

Même dans des pays économiquement avancés (en Europe par exemple), on considère que près de la moitié des personnes présentant un trouble mental ne sont pas correctement prises en charge aujourd’hui. De plus, la discrimination, les législations répressives et les violations des droits de l’homme sont encore fréquentes concernant les personnes atteintes d’un trouble mental.

Enfin, et partout dans le monde, les troubles mentaux pâtissent d’une importante stigmatisation aussi bien dans la société que dans le monde du travail.

La santé mentale en France

Dans notre pays aussi la situation n’est guère satisfaisante. En matière de bien-être ressenti, la France se situe en dessous de la moyenne des pays de l’OCDE. Rappelons que le bien-être (physique, psychologique et social) est la définition que donne l’OMS de la santé, au-delà de la seule absence de maladie.

Le dernier bulletin de Santé publique France (SPF) souligne que la santé mentale des Français n’est pas bonne. Selon CoviPrev, les effets de la pandémie de Covid-19 et des confinements continuent de se faire sentir. Ainsi, 23% des adultes déclarent des signes d’anxiété (10 points de plus par rapport à l’avant Covid). Les états dépressifs sont fréquents (15%, à un niveau supérieur de 5 points à celui d’avant Covid). 10% des Français ont eu des pensées suicidaires au cours de l’année passée, soit 5 points de plus qu’avant la crise. Mais déjà, bien avant l’épidémie, la France présentait un des taux de suicide les plus élevés d’Europe (nous étions, par ordre croissant du taux de suicide, au 17ème rang sur 28). Avec près de 9 000 morts par suicide en France chaque année, c’est 25 décès par jour à comparer aux 9 par accident de la route. Sans compter les 200 000 passages aux urgences pour tentative de suicide par an.

Les troubles mentaux (maladies psychiatriques ou consommations de psychotropes) représentent depuis plusieurs années le premier poste de dépenses de l’Assurance maladie, devant les cancers et les maladies cardiovasculaires, soit 19,3 milliards d’euros. Au-delà du seul coût sanitaire, le coût économique et social global est évalué à 109 milliards d’euros par an.

La prise de conscience tardive des pouvoirs publics s’est traduite en 2018 par une feuille de route de la santé mentale et de la psychiatrie déclinée principalement en une meilleure prévention et la mise en place d’interventions précoces. Cette feuille de route ambitieuse ne s’est malheureusement pas traduite dans les faits.

Plus récemment, les Assises de la psychiatrie et de la santé mentale de septembre 2021 ont voulu répondre à la misère de la psychiatrie française et au désarroi des professionnels de santé. Plusieurs annonces y ont été faites, plutôt bienvenues. Les consultations de psychologues pourront être remboursées dans certaines conditions (de nombreux pays le font déjà) alors que les consultations de psychiatrie en ville et à l’hôpital sont surchargées. Un numéro d’appel national de prévention du suicide va être mis en place. Cela suffira-t-il à donner à la santé mentale en France des moyens suffisants ? Rien n’est moins sûr.

La santé mentale au travail

Ce qui est sûr cependant, c’est que la question de la santé mentale au travail nécessite de plus amples avancées. La situation actuelle reste en effet inquiétante : les salariés français sont parmi les plus stressés d’Europe (près d’un quart d’entre eux présentent des niveaux d’hyperstress), alors que le stress professionnel s’avère être le premier risque pour la santé des salariés, selon l’OMS et le Bureau international du travail (BIT).

Les niveaux d’anxiété et de dépression, déjà élevés, ont encore augmenté avec la crise de la Covid-19 et les changements organisationnels qu’elle a entraînés dans les entreprises. Quelques mois avant la pandémie, l’Agence européenne de sécurité et de santé au travail soulignait que la digitalisation croissante du travail (dont le télétravail représente la plus significative des manifestations) allait accroître les risques psychosociaux (RPS).

Si les entreprises affichent leur volonté d’agir face à ces risques et aux menaces qui pèsent sur les individus, il y a quelques mois encore une étude indiquait que

89% des employeurs se contentaient de respecter la législation en ce qui concerne la prévention des RPS. Dès lors, il n’est pas surprenant de constater que 72% des salariés français estiment que leur employeur ne s’intéresse pas à leur bien-être au travail ou qu’il le fait de façon très superficielle.

C’est près de deux fois plus qu’en Allemagne.

 

Il est regrettable que les Assises de la psychiatrie et de la santé mentale n’aient abordé que très superficiellement la santé mentale au travail. Espérons que la dynamique lancée par cette rencontre influencera le Ministère du travail dans sa préparation du prochain Plan de santé au travail (PST) en mettant l’accent sur la santé mentale.

Il y a une douzaine d’années, lors de la vague des suicides au travail qui ébranlait de nombreuses entreprises (dont France Telecom), la forte mobilisation du Ministère du travail contrastait avec le silence presque assourdissant des autorités de santé, dont le Ministère de la santé. Aujourd’hui, nous assistons au phénomène inverse : une faible implication du Ministère du travail, quand le Ministère de la santé témoigne d’une grande mobilisation vis-à-vis de la santé mentale.

A plusieurs reprises, et encore récemment dans le rapport de l’Académie nationale de médecine sur le burn-out, nous demandions la création d’une véritable mission interministérielle dédiée à la santé mentale au travail (impliquant les Ministères de la santé, du travail et de la recherche). De telles structures existent déjà dans d’autres domaines de la santé (pour la toxicomanie et pour les accidents de la route). La santé mentale au travail le mérite bien aussi.

 

Docteur Patrick LÉGERON

Psychiatre, Fondateur du cabinet Stimulus
Ancien praticien attaché du Centre hospitalier Sainte-Anne